Vous avez été invité au Forum de Davos, du 25 au 29 janvier 2006, pour faire une conférence sur la relation entre Culture et Economie. Quel était le sens de votre intervention?
Il est très intéressant de remarquer que ces questions sont à l'ordre du jour à Davos, car elles soulignent le fait que la culture est inséparable de l'Economique et du Politique.
De plus en plus, nous entrons dans une phase où nous avons conscience que ce n'est pas seulement une crise économique mais une crise de l'Economique, c'est à dire une certaine façon de concevoir le monde. Lorsque l'on parle de mondialisation, la plupart des gens ont en tête la mondialisation de l'économie. Mais en réalité l'actualité nous montre tous les jours que c'est justement le fait de ne considérer que cet aspect là qui occasionne la nécessité de le mettre en rapport avec un grand nombre d'autres paramètres qui sont mis en jeu dans la mondialisation actuelle. L'un des plus importants nous rappelle que nous nous retrouvons dans un monde où des cultures différentes coexistent, entrent en interactions les unes avec les autres et souvent même en collision, sans qu'aucune règle générale de gestion de cette coexistence ne soit établie. On a souvent dit que, parallèlement à une mondialisation économique, il fallait aussi concevoir une mondialisation politique dont on voit d'ailleurs les prémisses s'annoncer dans certaines institutions internationales, comme l'ONU par exemple dont on estime qu'elle doit nécessairement jouer ce ràle, ou les grands sommets, tel celui de Kyoto où il s'agit de prendre des décisions qui touchent l'ensemble de notre planète. Il faut également souligner le ràle de plus en plus important des politiques juridiques internationales. Mais il y a un autre degré d'accomplissement, au delà de cette mondialisation politique, qui est celui de parvenir à construire une vraie communauté internationale basée sur un socle de valeurs communes et une harmonisation des cultures. Les cultures, comme on le voit tous les jours, traduisent des visions ou des perceptions différentes du monde. Elles sont de ce point de vue comme des individus d'une même société. Il faut donc tàcher de créer des règles de gestion démocratique qui fonctionnent au niveau des cultures comme elles fonctionnent également au niveau des individus, à un niveau national par exemple ou local. C'est quelque chose qui est entièrement à inventer. Mais tant que nous ne parviendrons pas à le faire, il sera extrêmement difficile de trouver des issues non violentes de résolution de conflits. Il est évident que les schémas classiques d'analyse politique ou géopolitique basés essentiellement sur un monde fondé sur des Etats Nations est largement dépassé par les événements que l'on rencontre de par le monde aujourd'hui.
Comment envisageriez-vous cette nouvelle politique démocratique?
La prise en compte du niveau des valeurs et celui des symboles fait aujourd'hui partie d'une réelle politique beaucoup plus grande que celle de la simple dimension matérielle de la richesse. Non pas que cette dimension matérielle ne soit pas importante, même pour la pacification sociale et la construction de la paix, mais les relations humaines ne peuvent être réduites à une pure relation quantitative. Il faut prendre compte simultanément des dimensions matérielles et immatérielles de la richesse. Dans celles-ci, j'inclue les traditions culturelles, les valeurs, les symboles, la spiritualité. Toute société et plus largement toute civilisation trouve ses racines dans cette partie immergée de l'iceberg des richesses immatérielles qui établit les lois et les règles du vivre ensemble, de l'art de vivre, de la possibilité de se reconnaàtre dans des valeurs partagées. Cette partie est si importante que beaucoup de peuples sont prêts à se battre au prix de leur propre vie pour défendre par exemple des cultures dans lesquelles ils se reconnaissent, et qui fondent non seulement leur identité extérieure mais aussi leur personnalité la plus profonde. C'est peut-être l'une des découvertes des temps actuels, que des peuples sont également prêts à vivre et à mourir pour autre chose, et souvent encore même plus que pour du pain. Mais les choses deviennent de plus en plus intéressantes lorsqu'on essaie de réfléchir plus avant et que l'on découvre que certaines formes de misères modernes sont précisément la conséquence d'un certain système économisiste basé sur les valeurs de libéralisme moderne, et qui a voulu faire croire qu'il suffisait de faire lever tout obstacle à la liberté et à l'entreprise économique pour qu'un équilibre naturel s'installe dans la relation entre les hommes ou la société. Il s'agit là, vous le savez, d'un des mythes fondateurs de l'économie moderne et vous voyez bien que nous revenons par là même à un fondement culturel de celle-ci exprimé par la fameuse ‘main invisible' de l'économie d'Adam Smith qui pense que la somme et la mise en compétition des intérêts particuliers finissent toujours par déboucher sur l'intérêt général. Ce mythe n'a pu être entretenu qu'au dépens d'un grand nombre de sociétés dans le monde et d'un système de plus en plus globalisé qui aboutit à l'enrichissement d'une partie du monde et à l'appauvrissement graduelle de toutes les autres parties. Il est maintenant avéré que la disparité des richesses matérielles en termes de revenus réels est plus grande aujourd'hui qu'elle ne l'était par le passé. Mais plus grave encore, cet enrichissement d'une part et cette dépossession matérielle d'autre part s'accompagnent aussi d'une dépossession culturelle qui brise le lien social, c'est à dire ce qui constitue les ressources de la convivialité et du vivre ensemble qui permettent de développer des règles de solidarité et d'entraide et qui empêchent les individus de basculer du statut de la pauvreté au statut de la misère. Cette misère est aussi le résultat d'un choc des valeurs comme par exemple lorsque l'on voit des individus qui considèrent que les vertus d'altruisme, de solidarité et de partage sont des valeurs en soi qui suffisent à gouverner une vie simple et digne, recevoir, souvent par le biais des satellites, une image consumériste du bonheur qui préconise implicitement de mener un combat permanent pour parvenir à satisfaire des désirs illimités. Un esprit qui est possédé par ces valeurs, évidemment mystificatrices, est ainsi dépossédé de ses ressources humaines et spirituelles les plus profondes alors qu'elles peuvent justement lui permettre de dépasser les difficultés de la vie quotidienne et de donner un sens à son destin. A partir de telles considérations, nous nous interrogeons sur quelles valeurs et spiritualités nous voulons fonder cette communauté internationale en émergence. Nous le voyons bien, il ne s'agit pas de poser une question abstraite, mais de déterminer le sens même que nous souhaiterions donner à la mondialisation actuelle et de définir les règles de convivialité et de ‘l'art de vivre ensemble' que nous souhaitons instituer et dont la mise en place ou non a évidemment des répercussions considérables sur le plan économique. Ceci, d'autant plus que la question aujourd'hui ne relève même plus d'instiller dans le monde simplement les valeurs nécessaires d'altruisme et de solidarité à des fins de vie plus acceptables et plus équitables mais il s'agit d'alerter que sans ces valeurs, c'est la préservation même de notre survie sur terre qui est mise en cause et en danger. La recherche de la croissance illimitée _ un autre mythe fondateur de l'économisme actuel_ conduit assurément à des catastrophes écologiques. La question du changement climatique par exemple est sorti aujourd'hui du domaine des spécialistes pour entrer dans le domaine public. On comprend que dans ce domaine, les dangers sont d'autant plus importants qu'ils sont irréversibles.
Personne de sensé ne peut donc faire l'économie d'une pause et de s'interroger sur les modalités du vivre ensembles qu'il faut créer pour parvenir à enrayer cette descente infernale.
Quelles solutions préconisez-vous pour ralentir ou modifier le cours de cette descente infernale?
Les religions et les cultures du monde, au lieu de s'affronter et de multiplier les tragédies qui émanent d'un conflit d'intérêt matériel, doivent trouver des voies pour contribuer ensembles à rendre notre monde plus sage et plus viable. Les ressources spirituelles de l'humanité doivent être mobilisées dans ce but. Cela suppose de connaàtre en profondeur ces cultures et ces spiritualités et de travailler sur leur mise en articulation et en harmonisation par le biais d'actions concrètes, comme l'initiation d'une diplomatie et d'une médiation interculturelle, ou l'organisation de projets tels que le Festival de Fès par exemple qui distille d'une façon implicite et efficace ces modalités du vivre ensemble et démontre l'enrichissement que peut apporter l'harmonisation des cultures. Mais un Forum basé sur ce thème ‘Une àme pour la mondialisation' est également aujourd'hui un espace indispensable pour commencer à construire les outils conceptuels de cette mondialisation. Toute révolution véritable se fait d'abord dans les esprits. Il s'agit là d'un travail de tissage collectif qui pourrait progressivement produire de nouvelles représentations communes, des symboles, des modalités d'échanges et de partages, une créativité commune qui nous permettrait de mettre en adéquation les dimensions économiques, politiques et culturelles. Le Forum de Fès veut être l'un de ces espaces de réflexion, un laboratoire d'expérimentation, d'idées et de projets pour tenter d'incurver positivement l'orientation que nous voulons donner à la mondialisation actuelle. Nous ne voulons qu'aucune approche ne soit exclue de ce Forum nous voulons y inviter des hommes d'affaires, des acteurs de la société civile, des politiques de tous bords et de toutes les cultures, ce n'est que par cette diversité que nous produirons une intelligence collective à même de nous éclairer sur les solutions et les orientations les plus pertinentes. Tout cela peut être démesurément ambitieux mais nous n'avons pas le choix, c'est aujourd'hui une question de survie.