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2005 - 11ème édition

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« Rencontres de Fès » Colloque 2004
Compte rendu du 31 mai :
Les économies solidaires

A l’issue des tables rondes d’hier, de solides principes d’action et une myriade de symboles se sont dégagés. Certaines voix, empreintes d’un optimisme prononcé et dynamique, ont affirmé que le social peut être mêlé à l’économique, et qu’un autre monde est possible. Dans cette optique, le cœur de la question était d’identifier les éléments nécessaires pour engendrer la volonté d’agir, partant de la ferme conviction que « si on le veut, on le peut ». Mais une fois encore, ce défi lancé à la volonté apparaissait comme la difficulté majeure à laquelle nous devions faire face. La vigueur des traditions redécouvertes ou renforcées – la force constructive de la culture, de la diversité culturelle et de l’esprit – a elle aussi alimenté les accents d’optimisme. A maintes occasions, l’arbre majestueux dont le feuillage abrite nos tables rondes chaque jour, a revêtu une signification particulière sous le soleil des métaphores lorsque son histoire a été contée, l’histoire d’une mort quasi certaine boutée par un rétablissement plein de détermination. Il illustre la réalité et la force des interconnexions : le lien étroit qui lie racines, feuilles et tronc permet de nous abriter comme d’être le refuge de ces oiseaux dont nous entendons le chant.

Quelques notes amères se sont néanmoins fait entendre : des avertissements ont été lancés et certains exemples des dangers et de l’injustice qui nous entourent ont été soulignés, tout comme la fragilité des réalisations les plus formidables et, plus important encore, les fossés gigantesques qui caractérisent notre monde. Si nombre d’individus jouissent d’un développement florissant, bien plus encore ont été abandonnés sur le chemin de la prospérité et bien des créations de la nature ont été détruites. Les menaces que représentent la violence et la colère n’ont jamais bien quitté les esprits lors de nos discussions, et l’obésité a été brandie comme emblème des maux et menaces de notre temps, le produit d’une consommation excessive irraisonnée et d’une avidité égoïste.

Un sentiment d’incertitude envers l’avenir était partagé par la plupart – une préoccupation guidée par le bon sens concernant la direction dans laquelle nous nous dirigeons.

Les tables rondes qui se sont tenues hier se sont parfaitement inscrites dans la lignée de l’aventure des Rencontres de Fès, poursuivant sur la voie ouverte par les années précédentes : continuité des sujets abordés, présence de participants venus poursuivre leur dialogue et questions qui restent à ce jour encore sans réponse.

Je relève une difficulté à résumer les discussions d’hier, ce qui reflète un défi de plus grande envergure encore, celui de la communication interculturelle. Le débat était axé autour du thème de la « solidarité », une notion qui ne revêt pas du tout le même sens en anglais que l’acception française qui sous-tendait le dialogue. Cette dernière est claire pour toute la communauté francophone, mais en anglais, le terme doit faire l’objet d’une étude plus attentive afin d’apprécier sa signification et la riche histoire qui régit son utilisation. La journée d’hier a fait apparaître deux concepts principaux rattachés au terme, d’une part l’importance vitale de travailler en partageant des intérêts communs et d’autre part la faculté de compassion humaine. Etonnamment, cette vision se faisait l’écho des efforts déployés la veille afin de relier le concept de spiritualité aux questions plus prosaïques abordée lors de la journée.

Les débats de la journée se sont répartis en trois volets. Le premier était consacré aux questions d’ordre général autour du thème des économies solidaires. Le deuxième, plus spécifique, s’est concentré sur la manière de créer ces liens de solidarité, ce sens de devoir commun au quotidien ? Si certaines idées sont venues nous illuminer sur les croisements et les liens entre les deux, elles se sont faites trop rares, la vue d’ensemble restant très loin du travail des individus agissant à un niveau plus concret. Le troisième volet de la journée a une fois encore été consacré à un atelier informel visant à examiner de manière plus approfondie les questions soulevées.

Le premier volet a donné libre cours à la présentation de plusieurs brillantes vues d’ensembles. C’est une chance rare que d’entendre, de comprendre, et, puisque nous sommes à Fès, de ressentir la force de la diversité des points de vue sur les événements économiques observés à l’échelle mondiale, de voir lorsque ces visions s’accordent et lorsqu’elles s’opposent. Cette table ronde nous permet de dégager une image claire des défis auxquels nous sommes confrontés à l’échelle mondiale mais aussi de comprendre le pourquoi et le comment de la difficulté persistante à aboutir à un diagnostic commun des événements, des mesures à prendre. En effet, des remarques bien souvent très similaires laissaient apparaître des approches sensiblement divergentes et menaient à des conclusions bien différentes au fur et à mesure que chacun s’approchait de la tâche qui les attendait, tels les aveugles désirant connaître la forme de l’éléphant.

Olara Ottunu a demandé la parole en toute fin de session, mais nous a exposé le défi central. Selon lui, nous avons rompu notre engagement envers les jeunes générations. Il a étayé son affirmation en citant plusieurs exemples : manque d’emplois, enseignement peu inadapté, violence envers les enfants, et notamment les filles. Mais plus important encore selon lui, de nombreux jeunes ont perdu espoir. L’espoir s’oppose à l’isolement et à la colère, tout en constituant une barrière contre ces derniers. Jean-Louis Sarbib s’est également intéressé de près à la question des enfants, et notamment le nombre stupéfiant de souffrances qu’ils endurent et de besoins qui ne sont pas satisfaits à travers la plus grande partie du globe. Enfin, Vandana Shiva a souligné que ce défi central que représentent les jeunes générations ne pourra et ne sera pas traité sans que les femmes soient entièrement impliquées dans chaque effort et dans chaque solution.

Ce volet, dans son ensemble, a dépeint un monde nettement divisé entre ceux qui disposent des richesses et ceux qui n’ont rien, un monde de contrastes dans lequel un trop grand nombre reste au ban de la prospérité Il a traduit un sentiment d’incertitude envers l’orientation que nous prenons. Il s’est axé sur quelques questions importantes autant que difficiles : quel est le rôle de la richesse ? Comme est-elle mesurée ? Que signifie cette mesure ? Quel est le rôle de la croissance – un élément de la vie évident et central ainsi qu’une priorité absolue pour certains, et le signe de difficultés fondamentales pour d’autres. Il nous a été vivement rappelé que la richesse peut engendrer des bienfaits de taille – qu’elle implique la créativité et nous donne la possibilité à la fois de changer et de construire le capital humain et de faire et voir ce que nous aimons et apprécions. Mais la richesse a également été dépeinte sous les traits d’un monstre étouffant l’énergie spirituelle et semant la discorde.

Certains ont soutenu que nous pouvons espérer nous être défaits des stéréotypes stériles et des débats tendus qui ont marqué le passé. Quatre de ces visions obsolètes ont été citées. Tout d’abord, l’idée implicite que la richesse vient de la réussite dans un environnement concurrentiel dans lequel les perdants méritent en grande partie leur sort. Inversement, une autre vision des choses considérait ceux qui ne réussissaient pas à s’attirer de richesse comme des victimes d’un système injuste. Troisièmement, le « Consensus de Washington » a été décrit comme un concept mythique appartenant au passé lointain. Aujourd’hui, nous pouvons nous employer à suivre une approche commune, ou du moins compatible, pour traiter de la richesse et de ses incidences. Enfin, peut-être pouvons nous dire « non » à la fois à Davos, dans la mesure où ce sommet symbolise le pouvoir dirigeant exercé par une riche élite, tout en nous montrant sceptiques sur l’expérience de Porto Alegre – qui mêle le rouge d’une ère communiste persistante et le vert d’un discours et d’une orientation résolument environnementaux. Les questions sont bien trop complexes pour être catégorisées de la sorte. Il nous faut maintenant impérativement adopter un état d’esprit nouveau et plus respectueux.

La célèbre métaphore du chameau, un cheval conçu par un comité, est restée présente aux esprits tout au long de cette journée, non sans rappeler l’image symbolique utilisée par Bertrand Collomb en 2003 pour illustrer le marché économique, le comparant à un cheval puissant mais devant à la fois être dressé et guidé. Nous ne sommes en effet peut-être pas en présence d’un cheval mais bien d’un chameau, un animal peu esthétique, plutôt lent et pataud, mais un animal capable tout de même de nous mener sur le chemin semé d’embûches qui s’étend devant nous.

Certains éléments tangibles sont venus conforter ce sentiment de progrès. L’un des participants a indiqué que les sociétés ne répondent plus au stéréotype de la recherche de bénéfices avant tout, mais se sentent véritablement investies d’un devoir social. Les efforts menés par de nombreuses entreprises, individuellement ou collectivement, dans la lutte contre le VIH/SIDA, en sont un exemple parlant. Les gouvernements délaissent l’apathie et la culture de la victime dans le cadre d’initiatives telles que celles du NEPAD, l’effort commun mené par les gouvernements africains pour prendre leur destin en main. L’investissement éthique et le commerce équitable s’attirent de plus en plus de faveurs dans bien des parties du monde. Et la société civile, selon certains, s’est détachée des plaidoyers et contestations farouches pour intégrer d’importantes notions de participation et reconnaître des intérêts et buts communs sur de nombreux fronts. Mais malgré tout, ce chameau naissant qui devrait permettre de gérer les forces mondiales de l’économie de marché n’est encore qu’une bête laide et désordonnée qui est, nous en convenons, encore loin d’être idéale.

Les questions évoquées ont été très variées – elles figurent sur la liste des priorités des leaders mondiaux contemporains, rappelant à plusieurs reprises combien ces questions qui nous font face sont nombreuses et interconnectées. La dette internationale, la privatisation de l’eau, l’environnement, la technologie agricole, les prix à la production, le rôle des femmes, les politiques commerciales, l’émigration, et bien d’autres sujets encore ont été étudiés. Un thème a résonné sans cesse : l’éducation, l’éducation, l’éducation. Alors qu’un scepticisme contenu régnait concernant l’éducation comme vecteur primordial de l’action et du changement – car c’est un domaine si large, si vaste, peut-être même diffus et dont les retombées ne se jugent qu’à long terme – et que tous reconnaissaient qu’il n’est vraiment pas simple de parvenir à des objectifs en la matière, le débat n’a eu de cesse de retourner vers l’idée que l’éducation constitue l’une des principales fondations du monde de demain. Enfin, l’importance du processus politique visant à transformer les idéaux en action a été soulignée à plusieurs reprises, en réponse aux discussions du premier jour sur la démocratie. Les anomalies des systèmes existants ont été longuement examinées, avec pour symbole l’arrestation de femmes en Inde qui avaient serré des arbres dans leurs bras.

Un défi persistant commenté par ce panel a été l’affirmation selon laquelle nous ne pouvons vivre avec des vues divergentes. Il est clair toutefois que des divergences existent entre les différents points de vue présentés au cours de cette table ronde. Restait à savoir si, après les quatre années où ont coexisté ces antagonismes, nous avons atteint un point où nous pouvons confronter les contradictions et les explorer. Par exemple, les tensions soulevées par les problèmes de la privatisation de l’eau, du rôle de l’État, de l’attitude face à la corruption, de l’orientation de l’agriculture (moderne ou traditionnelle), du rôle des droits de la propriété intellectuelle sont des sujets où les divergences au sein de ce panel sont très marquées et tangibles. Sommes-nous prêts à les explorer ?

Le second panel a dû relever un défi très différent, et sa composition reflétait les efforts mis en œuvre pour rassembler un groupe impressionnant de personnalités ayant atteint des objectifs remarquables, en différents endroits de monde, et face à différents problèmes. Chacun des membres a témoigné de ses méthodes de travail passées et présentes visant à contribuer au changement dans sa communauté ou son pays. Les sept intervenants ont donné un bref aperçu de leur parcours, de ce qui avait inspiré leur action, des défis auxquels ils ont fait face mais surtout des obstacles qu’ils avaient dû surpasser et de leurs espoirs pour l’avenir. Ces récits nous ont inspirés et ont insufflé un nouvel espoir. Une question est également restée sans réponse : tant de choses sont possibles, les exemples d’actions sont tellement concrets, et pourtant, au niveau de la communauté mondiale, nous éprouvons toutes les difficultés du monde à transposer cette expérience à une échelle supérieure pouvant répondre aux défis d’une autre dimension et plus planétaires auxquels nous devons faire face. Pourquoi ?

Le groupe a exposé des symboles puissants, récits ou objets concrets, le plus mémorable étant sûrement le visage agonisant d’une femme dans la douleur. Le rôle des femmes, leur force et les défis qu’elles doivent affronter, mais aussi le pouvoir qu’elles ont de changer les choses ainsi que leur détermination et leur courage, ont constitué les thèmes communs les plus développés lors de cette table ronde. La souffrance de nombreuses femmes a été évoquée, avec un appel vibrant pour la compréhension, l’humilité et la détermination à aller de l’avant.

Le parcours a commencé par le témoignage du maire de Strasbourg, exposant les problèmes que la ville doit affronter, des grands thèmes mondiaux aux problèmes plus concrets du traitement écologique des déchets. Ensuite, la parole est passée à Amina Laraki qui a témoigné de son histoire très personnelle et saisissante d’une vie bouleversée par un accident, d’un esprit humain face à l’adversité, soutenu dans sa mission par le courage et l’alliance des ressources spirituelles avec la volonté d’agir. Amina Laraki est devenue l’un des fervents défenseurs des handicapés, remettant en cause les politiques à tous les niveaux afin de faire changer les choses. De même, Mona Chasserio a apporté le puissant témoignage d’une vie transformée et consacrée aux femmes bannies de la société. Son récit a souligné à la fois l’urgence et la gravité des problèmes de ces femmes dans de nombreuses sociétés, et les qualités et moyens nécessaires pour leur venir en aide – consacrer beaucoup de temps, s’investir personnellement et montrer un profond respect pour les personnes avec lesquelles nous travaillons. Mohammed Mjid nous a transmis des messages poignants, en lançant notamment un avertissement aux hommes de foi pour qu’ils reprennent contact avec la réalité.

Marie de Hennezel nous a fait partager son parcours, s’occupant des personnes au crépuscule de leur vie et de la construction de nouvelles infrastructures à leur intention . Son témoignage émouvant sur la solitude accompagnant la fin de la vie s’est conclu par un commentaire et un défi : la façon dont les sociétés traitent leurs citoyens dans leurs dernières années reflète plus que tout les véritables valeurs de ces sociétés. Jonathan Rose nous a expliqué que l’économie et les principes sociaux et leurs incidences pouvaient effectivement coexister, une réalité selon sa propre expérience : les disciplines de l’économie permettent l’action sociale si un lien conscient et solide existe entre les principes et l’action. Hassan Zaoul, lors de son témoignage sur l’importance vitale de l’économie parallèle et sur sa vision d’une économie solidaire, nous a apporté d’excellents adages sous la forme de symboles et de métaphores : un ancien proverbe dit « qui calcule reste seul », et nous ne devons pas oublier que, selon la pensée d’un sage africain, le véritable pauvre est l’homme qui reste seul.

En résumé, nous devons trouver les moyens de nouer, d’établir des connexions, et de pousser avec force ceux qui détiennent le pouvoir à agir et se tourner vers une meilleure orientation.

Chaque panel a conclu par une série de questions soulevées lors des présentations – de la part de chaque intervenant dans un premier temps, puis par le public ensuite. Les questions se sont tournées vers l’énigme soulevée par les contradictions évidentes entre les diverses histoires et présentations et vers les suggestions pour les actions futures.

Pour finir, quelques mots très brefs sur l’atelier. De nombreux témoignages ont été entendu sur les actions inspirées par les précédents colloques ainsi que sur les résultats concrets et projets, au Maroc surtout, auxquels les Rencontres de Fès ont donné naissance. Nous avons traité de nombreuses questions autour de la richesse, abordant les sujets fondamentaux de la croissance et de l’équité. La croissance suscite des visions très contrastées ; d’une part, celle d’une croissance économique qui, somme toute, construit la société future et apporte les ressources permettant de sortir les individus de la pauvreté, et d’autre part, une vision maligne d’une croissance qui se développe telle une tumeur cancéreuse si elle est n’est pas contrôlée. Ainsi, lors d’une même rencontre, la croissance et ses défis ne révèlent pas une mais plusieurs façons de voir les choses.

Les participants ont également évoqué le thème de l’éducation, et le dilemme de savoir si l’on doit se concentrer sur l’éducation élémentaire ou plutôt profiter des réseaux technologiques pour mettre en place des salles de classe virtuelles à travers le monde. On a également débattu du rôle des institutions internationales, en leur préconisant d’aller toujours plus loin vers l’ouverture, de se tourner vers les exclus et vers ceux pour qui l’ordre international n’est qu’injustice. Dans le même temps, nous avions pleinement conscience de l’importance du fait que les membres de ces mêmes institutions nous considèrent comme des partenaires dans la construction d’un monde meilleur.

Les problèmes que nous soulevons sont loin d’être abstraits. Même lorsqu’ils sont évoqués à un niveau d’abstraction élevé, ils sont néanmoins intimement liés à la politique et au pouvoir. Si nous souhaitons voir se réaliser les changements que nous recommandons, nous devons avoir conscience des forces de la politique et des conflits inhérents à la condition humaine afin d’agir et d’avancer.

Merci.


Parmi les intervenants : Mustapha Bakkoury, Bertrand Collomb, Jean-Louis Sarbib, Jean Staune, Olara Ottunu et Vandana Shiva ont participé à la première table ronde animée par Katherine Marshall ; et Mona Chasserio, Marie de Hennezel, Amina Laraki, Mohammed Mjid, Jonathan Rose et Hassan Zaoual participaient au second panel de discussion animé par Katherine Marshall


   
   

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