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2005 - 11ème édition

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« Rencontres de Fès » Colloque 2004
Compte rendu du 1er juin  :
La culture de la paix au Proche et au Moyen-Orient (1 ère partie)

La branche d’olivier, cet ancien symbole de paix, fragile et enchanteur, a inspiré la métaphore de cette quatrième journée du colloque. Nos discussions se sont tournées vers un sujet plus précis et plus prosaïque, qui est également l’un des problèmes les plus sérieux et les plus douloureux de notre époque, à savoir la situation au Proche-Orient. La branche d’olivier fut aussi le symbole d’un thème majeur traduisant une tension prédominante : sa relation avec l’humiliation, laquelle a probablement représenté le contrepoint le plus présent de la journée. La branche nous a rapprochés, à bien des égards, du grand chêne de Fès, ce puissant symbole de notre esprit de dialogue et de partage, mais également de nos réflexions sur l’interconnexion et le pouvoir de la spiritualité. Afin de mieux souligner la mission et l’esprit qui nous unissent, Mireille Mendès-France a proposé la création d’une association veillant à la protection de cet arbre.

Deux superbes préludes musicaux ont donné le ton au colloque de la précédente journée tout en lui insufflant des notes d’inspiration. La première représentation fut celle du West East Divan Orchestra, regroupant des artistes juifs, musulmans et chrétiens ; la seconde fut celle de Françoise Atlan, qui par ses chansons aux airs lancinants sait par des voies miraculeuses relier le passé au présent au travers de la diversité culturelle.

Les débats ont été remarquables et ont fortement impressionné chacun d’entre nous. Arguments et réflexions ont été présentés et se sont succédé sans craintes et avec une grande sincérité. Un profond pessimisme s’est fait ressentir, accompagné parfois même de notes de colère laissant deviner les vents maléfiques qui continuent de souffler. Cependant, de nombreuses touches d’optimisme ont également accompagné les discussions, soutenant par ailleurs un véritable sens des missions à accomplir dans divers domaines – culture, droit international, défense des droits, entreprenariat économique et social, diplomatie et, peut-être plus important encore, donner vie aux principes démocratiques évoqués tout au début de ce colloque, tout en ménageant sensibilité et réalité. Le sentiment que « les douze coups de minuit avaient sonné dans le monde », et tout particulièrement dans le monde arabe, a vraisemblablement été prédominant lors de la journée, et nous sommes tous impatients de découvrir ce que l’aube apportera avec elle. Nous avons clos les débats de la veille emprunts de perplexité face à la complexité et à l’ampleur des problèmes, mais également inspirés par l’espoir et l’énergie éprouvés lors de la journée.

L’urgence de la situation n’a eu de cesse d’être mentionnée. Minuit a sonné, il est temps d’agir, s’est exclamé un participant. De nombreuses allusions ont été faites au commentaire de Jean-Louis Sarbib selon lequel l’espoir que l’on fait attendre entraîne la douleur et parfois la colère. Toutefois, certains ont observé avec frustration qu’un fossé sépare ce sens de l’urgence clairement identifié et la pesante lenteur de l’action, et ceci dans de nombreux domaines.

Les débats de la journées se sont structurés en trois volets : une présentation d’André Azoulay a précédé deux tables rondes, la première introduisant le contexte et ses éléments, et la seconde approfondissant le débat sur les moyens d’actions actuels et leur résultat et sur le chemin qu’il reste à parcourir. Mme Wade, épouse du Président sénégalais a fait une déclaration très personnelle et chargée d’émotion. Aucun atelier n’a eu lieu hier après midi – il aura lieu aujourd’hui.

André Azoulay a apporté un témoignage très personnel et poignant sur le « combat de sa vie » et sa vision de la situation actuelle et du chemin qui nous attend. Ce colloque représente pour lui un outil doté d’un immense potentiel pour faire sortir de l’impasse les discussions de paix au Proche-Orient. Il nous convie à renoncer pour de bon à l’exclusion, aux peurs ancestrales que nous pensions avoir abandonnées au Moyen-Âge, afin de construire un avenir meilleur fondé sur les valeurs dont nous avons hérité, communes ou individuelles, et par dessus tout sur une lecture neuve et une intime compréhension de l’histoire. Nous devons faire preuve de réalisme et de lucidité dans notre réflexion et dans notre discours si nous voulons construire la paix.

Tout au long de cette intervention, le difficile équilibre entre les efforts visant à oublier le passé et ceux visant à se souvenir est apparu comme la pierre d’angle de toute réconciliation. M. Azoulay a souligné l’aptitude et les qualités remarquables des Juifs marocains – aujourd’hui plus d’un million, répartis à travers le monde – à se souvenir de leurs racines car leur passé regorge d’expériences positives. Cette attitude forme un contraste saisissant avec l’expérience de bien des Juifs qui cherchent à oublier leur histoire devant les souvenirs douloureux qu’elle évoque, une amnésie collective qui a également englouti l’histoire des Juifs originaires de divers pays à travers le monde. M. Azoulay a quant à lui lancé un appel au souvenir, nous demandant de prendre une feuille blanche et de nous pencher sur le passé comme sur l’avenir. L’histoire est la graine qui peut donner jour à un nouvel enseignement de la mémoire. Le deuxième message fort de son interlocution a été le rôle évident de l’action individuelle, de ne pas rester inerte et assister à d’autres tragédies. Enfin, il nous a conviés à examiner de près et honnêtement, ensemble et individuellement, les erreurs et les succès du passé avant de noircir les pages blanches devant nous. Cette honnêteté et cette volonté commune peuvent permettre à un Israël et une Palestine démocratiques de vivre et d’aller de l’avant côte à côte.

Le premier panel s’est composé de quatre présentations très différentes qui ont planté le décor. Benjamin Barber a vivement rappelé à nos esprits un thème qui est resté omniprésent tout au long de son intervention : guerre et paix sont avant tout une question de pouvoir. Dans le sillage d’autres participants, M. Barber nous a invités à trouver des moyens concrets de devenir des citoyens planétaires, le monde qui nous abrite dépassant à bien des égards les frontières de l’État-nation. Il s’est fait le porteur de messages forts et mémorables – certains à l’attention des participants et d’autres adressés à M. Bush. Ni le paternalisme ni la violence ne peuvent apporter la liberté : « Vous ne pouvez libérer quiconque par les armes. » « La démocratie en Irak ne sera pas bâtie par des missiles intelligents mais par des enfants intelligents – seuls des enfants instruits y parviendront. » Cette pensée a rappelé à nos esprits que la liberté ne viendra pas du jour au lendemain et qu’il faudra des décennies pour la construire. Il a réaffirmé, après le débat du deuxième jour sur les principes et les actions, que les dirigeants et les nations doivent traduire leurs principes en actions, si nous voulons progresser. Il s’agit là de l’essence même de la démocratie, et selon lui, ce principe n’est nulle part plus à propos que dans le respect de la loi par les États-Unis. La paix au Proche-Orient ne se fera pas sans la démocratie – tant au Proche-Orient qu’aux États-Unis.

Ben Barber a abordé deux sujets à la fois complexes et sensibles faisant partie intégrante de nos discussions depuis l’ouverture du colloque : le rapport entre Islam et démocratie et les interconnexions entre la démocratie et les marchés. Selon lui, Islam et démocratie ne sont pas incompatibles (« Ne critiquer que l’Islam en la matière ne relève pas de la science sociale ni de l’histoire – c’est de la bigoterie, et rien d’autre »). Les malentendus que nous entendons si fréquemment à propos de l’Islam et de la démocratie aujourd’hui sont ceux qui reflètent une vision étroite du moment présent. Si nous nous tournons vers le passé, on ne peut manquer de constater que chaque religion a traversé des phases transitoires et commis des atrocités, et le parcours de chacune d’entre elles nous montre qu’il existe des voies menant à la démocratie qui sont compatibles avec la foi, ce qu’illustrent des modèles de démocratie existants et florissants parmi les pays musulmans.

Ensuite, il a souligné que l’économie de marché n’est pas synonyme de démocratie (« le shopping ne peut construire un monde meilleur »). Relier les deux donne jour à une vision erronée que plus d’un utilise en pratique et comme base de réflexion. Les marchés et la consommation, selon Ben Barber, sont des considérations privées tandis que la démocratie s’inscrit à l’échelle des responsabilités publiques. La citoyenneté doit être disjointe du monde des affaires et de la consommation.

C’est Hamid Barrada qui nous a rappelé que les douze coups de minuit ont sonné dans le monde – et avant tout dans le monde arabe. Il a abordé la définition du moi dans le monde arabe depuis les attentats du 11 septembre. Sa vision sévère, comme d’autres l’avaient exprimé, reliait Ben Laden et M. Bush – il est curieux et ironique que les meilleurs alliés de Ben Laden soient MM. Bush et Sharon. M. Barrada a dépeint le tableau sombre d’un combat actif et permanent pour l’Islam. Pour trop de jeunes, Ben Laden est devenu le reflet de l’Islam, de ce qu’elle représente et signifie. Il est aujourd’hui urgent de faire s’élever des voix pour contrecarrer cette image. Le seul moyen d’apporter paix et changement est de construire « notre » Islam – la véritable Islam de l’histoire et des valeurs fondamentales, bien distincte de celle de Ben Laden, et de le faire rapidement et en toute lucidité. Il a rappelé l’importance d’établir les principes d’un État laïque et avant tout de garantir le principe selon lequel personne ne peut imposer ses croyances à quiconque.

Mireille Mendès-France a tiré de nombreuses leçons de visites fréquentes en Palestine et de discussions avec ceux qui y vivent dans la souffrance. La situation en Palestine est douloureuse et, a-t-elle ajouté, elle se dégrade encore. Mireille Mendès-France a insisté avant tout sur les nombreux échecs visant à garantir les droits, là-bas comme dans biens d’autres régions du monde. Ces droits constituent néanmoins la clé de voûte réelle pour reconstruire l’avenir. Ils semblent indiquer le besoin d’une réforme à l’échelle internationale. Elle a énoncé des propositions bien concrètes : la création d’une nouvelle commission promouvant l’action afin de raviver la Déclaration des Droits de l’Homme et la Charte des Nations Unies elle-même. Elle a reconnu être grandement préoccupée par l’avenir, tout particulièrement devant le nombre d’individus qui ne disposent pas du droit de refuser ce qui leur arrive. La capacité à contrôler ses propres ressources, un thème qui fait particulièrement référence à la gestion par les Israéliens des ressources en eaux des Palestiniens, est un sujet capital et urgent. Partout dans le monde, les États ne sont que trop enclins à brider les droits au nom de la lutte contre le terrorisme – le Patriot Act en est l’exemple parfait, mais nous en avons beaucoup d’autres illustrations, trop même, y compris en Europe.

Abraham Segal a porté son attention principalement sur la culture, donnant un nouveau souffle à nos discussions en nous narrant sa vie et son parcours. Il nous a conviés à employer tous les instruments culturels à notre disposition – musique, cinéma, littérature – pour promouvoir l’action et avant tout pour mettre un terme à la colonisation qui constitue toujours un obstacle sur la voie de la paix dans la crise israélo-palestinienne et ailleurs.

Il s’est également intéressé au langage et aux dangers qui sont nés de l’utilisation du langage religieux pour justifier la violence ou l’oppression, comme c’est aujourd’hui le cas avec M. Sharon et les colons israéliens en Palestine. La parole de Dieu doit être utilisée pour s’adresser à lui ou parler aux autres, mais pas comme un instrument de domination ou d’oppression. M. Segal nous a fourni de nombreux symboles tirés de textes anciens – la sagesse d’Abraham, le récit du Temple de Jérusalem et bien d’autres encore.

Mme Wade a elle aussi témoigné de son histoire personnelle et de l’expérience du Sénégal et de l’Afrique : toutes deux l’ont bien trop souvent confrontée au drame, mais montrent par ailleurs que l’espoir ne peut être découragé. Elle a souligné combien il est primordial de résoudre très rapidement la question israélo-palestinienne, mettant une fois encore en garde contre la crise mondiale qui pourrait en résulter si nous n’y parvenons pas. Elle a également exprimé ses profondes préoccupations à l’égard de ce qu’elle perçoit comme une résurgence de l’antisémitisme, en Europe et ailleurs – une tragique ironie de l’histoire et un point sur lequel nous pouvons tous agir.

Le second panel a porté les débats sur un terrain plus concret. John Marks a souligné l’expérience et les leçons tirées de ses propres travaux en vue de créer l’organisation Search for Common Ground. Il a également orienté la discussion de nouveau sur l’expérience de l’Afrique du Sud et ses enseignements, cette vibrante illustration d’un changement opéré alors que 15 ans plus tôt la situation semblait sans espoir. John a insisté sur l’importance du recours à de multiples moyens, et tout particulièrement les médias dont l’influence sur l’opinion est déterminante et qui permettent d’ouvrir des voies nouvelles pour agir, comprendre et réconcilier. Très humblement, il reconnu l’ampleur de la tâche à accomplir et combien il nous reste à apprendre ; ce fut une source d’inspiration profonde pour chacun d’entre nous. Son message était chargé d’optimisme : nous avançons, même si la route est semée d’embûches, et la volonté alliée à l’action pourront faire changer les choses.

Jean-Claude Petit a reconduit le débat sur les thèmes évoqués en 2003 et la notion de « citoyen médiatique » présentée alors comme le défi majeur. Il a évoqué ses nombreuses expériences avec les lecteurs de ses magazines et affirmé l’importance de l’écoute, qui seule permet de comprendre, tout particulièrement dans le cadre d’une situation conflictuelle. Les journalistes sont au service de la démocratie – ils ne sont pas neutres, ni spectateurs et doivent prendre conscience de leur rôle et le modeler. Selon lui, la déontologie qui guide le métier de journaliste est un défi majeur pour l’avenir et qui exige une nouvelle définition des rôles des journalistes mais aussi des lecteurs.

Crik Poortman s’est tourné, dans son raisonnement, vers l’économie et ses fondements. Une économie robuste constitue clairement une pierre angulaire d’un avenir de paix et de prospérité – deux données dont l’évolution est indissociable. Il a exprimé un optimisme mesuré sur la réalisation effective d’un monde meilleur, illustrant ses propos d’exemples de réussite apportés par l’histoire récente, mais soulignant également les obstacles qui nous attendent sur notre parcours. Il a attiré l’attention sur le défi majeur de la région du Proche et du Moyen-Orient, à savoir la nécessité de créer 4 à 5 millions d’emplois par an sur les 20 prochaines années afin de répondre au rythme de croissance de la main d’œuvre. Il nous a rappelé la triste réalité des jeunes de cette région qui, pour plus de la moitié, sont sans emploi de nos jours.

La gouvernance, dans son sens technique mais également en tant que lien majeur dans la constitution d’États et d’institutions démocratiques, joue un rôle particulièrement central. La démocratie sous-entend un bon gouvernement, une participation plus active de chaque individu, et tout particulièrement des femmes et des jeunes générations, mais aussi un sens des responsabilités, dans toutes ses applications, y compris un combat actif et durable contre la corruption. Alors que le monde arabe entre dans une phase transitoire indispensable et obligée – restructuration du secteur privé, ouverture à l’économie mondiale, diversification au-delà du secteur pétrolier – il ne pourra réussir sur cette voie qu’en relevant les défis posés par la gouvernance.

Mohammed Barrada a également rendu hommage à Fès, en tant que précieuse source d’inspiration – son histoire et sa culture illustrant les possibles. Il a souligné dans ses propos le rôle de la culture arabe moderne et des intellectuels qui ont construit les fondations d’une modernité arabe. Si cette culture a étincelé dans la première moitié du 20 ème siècle, elle s’est vue de plus en plus menacée par la montée de ce que Mohammed Barrada surnomme la culture « pétro dollar ». Cette culture intellectuelle existe toujours, mais elle est aujourd’hui entourée d’États qui lui sont hostiles. Les intellectuels ont payé cher leur dissidence – exil, prison, menaces physiques. Ils ne doivent cependant pas baisser les bras : l’humanisme, souligne Mohammed Barrada, reste la dernière barrière contre le barbarisme.

En introduction de cette journée, Faouzi Skali a rendu hommage à Jim Wolfensohn. Outre les liens personnels qui l’ont lié au Festival de Fès depuis le début et son engagement artistique, Jim Wolfensohn a su introduire à la présidence de la Banque mondiale une impressionnante et nouvelle ouverture en affirmant l’importance des cultures comme vecteur de développement. Le partenariat qui allie la Banque mondiale au Festival de Fès pour le Colloque est le résultat d’un événement fortuit, une invitation adressée à Jim Wolfensohn, à laquelle il répondit en envoyant Katherine Marshall. L’heureuse coïncidence entre l’engagement du Festival de Fès envers les défis posés par la mondialisation et sa vision d’un dialogue interculturel, et les efforts faits par la Banque mondiale pour approcher le monde religieux et une société civile plus vaste, a donné naissance à un partenariat remarquable. Le respect mutuel des deux acteurs et la complémentarité de leurs contributions et de leurs rôles ont rendu possible et accompagné l’évolution saisissante de ce Colloque depuis sa naissance, il y a quatre ans.


Parmi les intervenants : André Azoulay ; Benjamin Barber, Abraham Segal, Mireille Mendès-France, Hamid Barrada ont participé à la première table ronde animée par André Azoulay ;John Marks, Christian Portman, Jean-Claud Petit et Rachid Benmokhtar ont participé au second panel de discussion, animé par André Azoulay.

 


   
   

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